« Cette bande de feignants… toujours en vacances, en grève ou en arrêt maladie! »
« Et nuls en plus! Je vous dis pas les âneries qu’ils peuvent apprendre à mon fils… La règle de trois, on connait plus. Les propositions subordonnées, jamais entendu parler! A côté de ça ils inventent des mots insensés, juste pour que les parents ne comprennent rien et ne puissent pas faire les devoirs! »
Enseignant: un métier de feignant?
Pratiquement 4 mois de vacances dans l’année; 15 à 18h de cours par semaine pour un prof du secondaire ; la retraite à 60 ans assurée… Métier de rêve en somme.
Mais alors pourquoi plus personne ne veut le faire? Pourquoi manque-t-on à ce point de professeurs?
Démissions
Alors que quelques semaines après la rentrée, le ministère de l’Education démentait les rumeurs d’une hausse des démissions précoces, citant des chiffres similaires à l’année précédente, l’étude de la DGRH vient quelque peu le contredire. Début novembre, il dénombre chez les professeurs débutants du secondaire 65 démissions (dont quinze dues à d’autres « opportunités professionnelles »), contre 48 l’année précédente. De quoi conforter les syndicats d’enseignants dans leurs craintes. Depuis la rentrée, ils pointent le risque d’une désaffection générale pour le métier d’enseignant. (Source : La Tribune.fr – 07/01/2011)
AH? Bizarre quand-même…
Bon, alors moi qui suis prof de maths à la retraite, je ne vais pas vous raconter (toute) ma vie, mais juste vous dire à quel point j’ai du revoir de près, tout au long de ma vie de mère de famille, mon idée préconçue sur ce métier…
J’avais le choix, à 25 ans entre prof et ingénieur, avec ma maîtrise de maths-informatique. Je me suis dis : « Ok ma fille, tu préfères gagner moins pour travailler moins et être plus disponible pour tes enfants » et j’ai signé dans l’Education Nationale…
Ouille!
Les 18h de cours par semaine se sont vite transformées en 50h de travail total, dont la majorité à la maison, de telle sorte que mes enfants étaient persuadés que je les aimais moins que mes élèves.
Ah, oui, c’est un boulot passionnant, on devient accro, et voilà comment il nous bouffe…
Les vacances ? Ah, la rigolade! Préparer des cours et corriger des copies pendant que les autres sont à la plage, c’est un peu frustrant.
Bon, je ne suis pas là pour pleurer, et, très honnêtement, je n’ai aucun regret : j’ai vraiment A-DO-Ré ce métier.
Transmettre ses connaissances, dialoguer avec une génération nouvelle, former notre avenir… On se sent vraiment important!
Dommage que la plupart des non enseignants nous méprisent et nous critiquent sans savoir.
C’est ce qui m’a le plus manqué, finalement : ni le temps, ni l’argent, la CONSIDERATION, ou, au moins la reconnaissance des parents.
Je ne suis donc pas vraiment surprise de la désaffection des jeunes pour ce métier. J’en connais encore quelques-uns qui aiment le métier et l’exercent avec beaucoup de conscience, voire de passion (il en faut, je le répète), mais ils sont tous un peu écoeurés pour les mêmes raisons que moi et qui n’ont fait qu’empirer.
J’ai donc recueilli le témoignage de quelques-un(e)s :
Sabine, prof d’école :
« Mes horaires de travail? 26h de cours par semaine, et le travail à la maison je l’estime à 20h par semaine (c’est à dire environ 3h par jour, week-end compris, vacances comprises).
Il y a 32 élèves dans ma classe, de 9 à 11 ans.
Mes corrections: chaque leçon que l’élève copie, je la corrige; chaque exercice etc. Les semaines d’évaluation c’est de la folie.
Pour mes préparations j’ai toujours 3 semaines d’avance, car je suis une piètre improvisatrice (et aussi parce que je fonctionne par cycle de 3 semaines, donc j’ai toujours un cycle d’avance), ce qui n’est pas le cas de tout le monde. J’aime avoir de l’avance, savoir où je vais, ce que j’ai prévu ensuite. A Pâques, par exemple, je suis prête jusqu’au 30 mai. (Il n’y a pas un jour de ces vacances où je n’ai pas bossé)
Je ne fais pas les stages proposés car je suis allergique aux bla-bla de l’IUFM qui ne m’apportent strictement rien. Pédagogie différenciée, aide personnalisée, PPRS (projet personnalisé de réussite scolaire), projet d’école…. des tonnes de paperasses qui nous bouffent du temps, de l’énergie et de la motivation. C’est la partie du métier qui me saoûle ça. Il faudrait pouvoir faire des stages dans les classes, observer et se dire « ah oui c’est bien comme idée, ça », bref, des choses concrètes. Certains samedis de l’année, nous sommes tenus d’aller à des conférences ou animations pédagogiques, on y va uniquement pour signer le papier et être payé, car cela ne nous apporte rien de concret pour nos classes.
Ce métier me plaît mais de plus en plus je suis effarée par le manque de moyens, la suppression des postes, des psys, des réseaux d’aide.
Une dernière chose: avant on avait des intervenants en anglais. Maintenant, c’est nous qui devons enseigner l’anglais (pauvres gamins!). Avant un maître nageur assurait les cours de piscine. Maintenant, l’enseignant doit prendre un groupe… De plus en plus, on rogne sur les moyens apportés au détriment de la qualité de l’enseignement (il est évident que je ne suis pas qualifiée pour enseigner l’anglais, ni la natation).
De la fatigue nerveuse ? OH Ouiiii!
Sophie, prof au collège:
« Personnellement je passe énormément de temps à préparer mes cours, mais c’est parce que j’aime ça… J’ai des collègues beaucoup plus expéditifs (ou efficaces?…)
C’est un métier que je ressens comme une vocation, et quoi que je fasse, je pense à mes élèves : un voyage, une pub, un film, une lecture… Régulièrement, je me dis : « Tiens, ça, je pourrais l’utiliser en cours… »
J’ai des collègues qui partagent mon enthousiasme et qui s’investissent beaucoup, d’autres qui sont aigris, fatigués qui passent leur temps à dire que nous sommes mal payés, qui considèrent leurs 18h devant élèves comme un pensum et qui mènent une vie complètement différente dès qu’ils ont quitté l’établissement… Difficile donc de tirer un portrait monolithique…
En tout cas, moi j’ai plaisir à entrer en cours, et avant cela, à élaborer des stratégies pour faire s’allumer une petite étincelle dans le regard de celui qui n’aime pas lire… Je ne dis pas que ça marche à tous les coups, mais au moins, le défi est stimulant…
Mes horaires de travail : au moins 40h, difficile à quantifier réellement, quand on aime, on ne compte pas…J’ai la chance de n’avoir que 3 classes (car agrégée), soit 84 élèves de 11 à 15 ans. Un certifié a 4 classes, soit environ 115-120 élèves.
Mes corrections : en gros, 1 paquet de copies par classe tous les 10 jours, mais là aussi, c’est parce que je le veux bien… Je fais beaucoup écrire les élèves, et je corrige leurs corrections (échanges par mails pour certains travaux).
Ma recette contre la fatigue nerveuse : chocolat et course à pied !!!
En ce qui concerne la formation continue : il y a très peu de stages intéressants (j’ai d’ailleurs renoncé à en suivre car je ne suis évidemment pas remplacée…). Le pb majeur de l’EN en ce moment, à mon avis, c’est la « réforme » (j’appellerais plutôt ça la « suppression ») de la formation des enseignants. J’ai une stagiaire cette année, qui a 18h de cours alors qu’elle sort de la fac, elle ne s’en sort pas, et elle n’est pas la seule… Ils vont pourtant être tous titularisés, sinon, ce serait reconnaître l’échec de la réforme… Alors que l’Education est un enjeu fondamental dans notre société on renonce à former les profs !… C’est très dangereux ! (J’ai fait grève à ce sujet, ce qui m’arrive très rarement !…)
Laure, prof en lycée privé professionnel:
Mes heures effectives de travail hebdo : je ne sais pas, je peux très bien faire 30 h comme 50 h les grosses semaines entre réunions, conseils de classe, portes ouvertes. Je suis dans l’enseignement catholique et il y a beaucoup d’heures que l’on fait sans être payé. Exemple : les APE (Activités Péri Educatives, une à deux heures par semaine). Les jours fériés et les ponts sont rattrapés, si, si, si !
En tout j’ai 118 élèves. Je suis dans un lycée expérimental, je suis aussi tuteur d’élèves de seconde, ce qui me prend 3h de plus par semaine.
Nous rencontrons les parents à chaque période pour remettre les bulletins en main propre et faire des bilans, nous sommes secrétaire, conseiller familial, conjugal, juge pour enfant, psy, etc…Cette pratique tend à se développer, les inspecteurs adorent ce genre de suivi, le maître mot maintenant c’est le suivi individuel !
je prépare deux classes de première à l’examen. Je passe minimum 15 minutes pour une copie, ils sont 32 par classe, faites le calcul.
La préparation des cours, recherche d’idées etc. est un travail constant qui ne s’arrête jamais, surtout en lettres, des nouvelles idées, une expo dans ta ville que tu peux raccrocher au programme, etc…
A ce jour je sais ce que je maintiens ou pas pour l’année prochaine et le mois de vacances que l’on a (au lycée nous finissons vers le 10 juillet après les corrections de bac) nous sert aussi à ça, à la préparation de nouveaux cours.
Mes rapports avec les parents d’élèves? Bons en général, certains sont dépassés et comptent un peu trop sur nous !
Et avec les collègues? Comme partout il ya des incompétents, des professionnels, d’autres qui n’ont aucun sens de la pédagogie, tu te demandes comment ils sont arrivés là, d’autres qui s’investissent beaucoup.
La discipline?
Je ne sais pas si ils sont plus difficiles, je suis dans un lycée professionnel et technlogique, nous avons beaucoup de gamins qui n’aiment pas l’école. Certains professeurs ont été insultés mais c’est rare, il y a un sacré suivi de l’équipe éducative et pourtant nous avons la crème de la crème…Beaucoup d’absentéisme, des gamins laissés seuls à leur propre sort, ils ne trouvent pas toujours un sens à leur présence en cours. Les filles peuvent sortir leur fer à lisser les cheveux en cours par exemple, parler aux profs comme à ses potes, etc.
Grosse fatigue nerveuse, il faut etre à 200% à chaque cours pour tenter de les connecter à nous comme je dis ! Et puis la gestion familiale, les conjoints en ont assez de nous voir bosser le vendredi, samedi et dimanche soir. Ce sont eux qui deviennent méchants quand on critique les profs! En même temps certains reportages ne sont pas là pour nous aider.
Je trouve qu’il n’y a pas assez de formation pour les profs, ça devrait etre obligatoire pour tout le monde car certains ne veulent pas non plus ! Me concernant je passe un diplôme d’enseignement spécialisé dans le second degré. Malheureusement, je le fais au détriment de mes élèves car je ne suis pas beaucoup remplacée lors de mes stages de trois semaines, par exemple. J’ai été remplacée cette année par un prof qui enseignant soit disant l’hist-géo, bref pendant trois semaines, il n’a rien fait avec mes élèves, ce fut la panique la veille du bac blanc!
A titre indicatif pour ceux qui tirent sur les profs, beaucoup de mes collègues sont anciens commerciaux ou responsables de magasins (en lycée pro nous sommes spécialisés dans le tertiaire jusqu’au BTS), ils ont donc changé de boulot, nouvelle vie, nouvelle orientation prof. Eh bien ils en reviennent du métier de prof surtout du peu de considération! Non seulement ils gagnent moins, ils font presque autant d’heures et sont considérés comme des fainéants. »
Comme je sais que les longs articles ne sont pas lus, je vais m’arrêter là (en bonne pédagogue…).
Vous pouvez constater que mes jeunes collègues ressentent toujours les mêmes choses que moi, une génération plus tard.
Le manque de considération, le temps de travail caché excessif par rapport à l’ »officiel »… Il est vrai, comme elles l’ont dit qu’on a le choix : on doit pouvoir ne pas faire grand-chose, arriver en cours et improviser une leçon même pas au programme, selon notre humeur, ou même, pourquoi pas, laisser les élèves jouer avec leurs téléphones mobiles (à condition que ce soit en silence pour ne pas gêner la classe voisine…). On doit pouvoir ne pas donner de devoirs pour ne pas avoir à les corriger.
De toutes façons, il est certain que l’on peut faire ce que l’on veut, c’est un métier où l’on doit faire des choix, ce ne sont pas les rares inspections qui vont nous obliger à travailler, et encore moins le salaire qui n’est pas plus élevé quand on travaille davantage.
Alors?